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La cavale de Jaxie Clackton de Tim Winton, odyssée australienne

1 Juin 2021 | Chroniques

Que diriez-vous d’une petite excursion dans le bush australien ?

Vous êtes au volant de votre 4×4, vous roulez sur une route de terre. Voilà 4 heures que le GPS s’est tu. Ici, impossible de tourner à gauche ou à droite, la route est droite. Au loin, vous voyez une mob de kangourous en train de brouter de petits arbustes. Vous avez l’impression qu’ils vous regardent ? C’est sans doute le cas. Alors que vous avez atteint votre rythme de croisière, une silhouette frêle apparait dans votre champ de vision. Est-ce un mirage ? Un homme, ici ? Vous êtes à plus de 300 km de la moindre petite ville, comment a-t-il pu se retrouver sur le bord de cette route ?

C’est bon ? Vous êtes dans l’ambiance ?

J’ai vécu plus de 5 ans en Australie et je vous assure que cette scène n’est pas sortie de mon imagination. Sauf peut-être l’histoire de la silhouette à la fin. À part quelques chameaux (si si), des dingos, et si vous avez de la chance, des kangourous, il est rare de croiser la moindre âme humaine sur les highways australiennes. On vous conseille d’ailleurs de ne pas conduire à la tombée de la nuit, parce que si vous percutez un animal, il peut se passer plusieurs jours avant qu’une voiture croise votre chemin. Ah, et il faudra aussi penser à emporter 3 litres d’eau par personne… au cas où…

Bon voyage !

Langue à la fois vulgaire et lyrique

La cavale de Jaxie Clackton s’ouvre sur le jeune Jaxie Clackton au volant d’une voiture volée fonçant à travers les badlands de l’Ouest australien. « Malgré le moteur qui gueule et le vent qui fouette la vitre, les bruits sont doux et ouatés. Une flèche de lumière et rien d’autre ». Le décor est grisant et fascinant : on est au cœur des terres de Tim Winton, et il va nous faire voir du pays.

Ce qui caractérise le plus Tim Winton, c’est son style cru et son sens du rythme. Tim Winton est habitué des romans qui se déroulent dans des environnements hostiles, souvent en Australie-Occidentale, sa région natale. Ses romans dépeignent des personnages perdus et marginalisés dans une langue à la fois vulgaire et lyrique. 

Endurci à coups de torgnole

Jaxie est un ado mal dans sa peau, détesté par tout le monde « à cause de mon caractère et ainsi de suite. Mes singeries de délinquant ». Toujours prêt à en découdre. Son père « ce dégueulis de clébard était un vrai salopard avec nous deux, j’avais envie qu’il crève » est alcoolique et violent. Jaxie n’a jamais eu le « courage de le buter ». Sa mère lui répétait que si elle restait, c’était pour lui. Jaxie se demande quand même si c’était vraiment sa seule raison, peut-être qu’elle aurait pu l’emmener avec lui après tout. Mais maintenant qu’elle est morte d’un cancer, ils se retrouvent que tous les deux. Dans la petite ville où ils vivent, tout le monde comprend que Jaxie se rebelle contre son père, mais personne ne prend jamais sa défense. Son père et le flic du coin sont cul et chemise, c’est pour ça que sa mère n’a jamais rien dit.

La tête écrasée comme une pastèque 

Quand Jaxie retrouve son père sous le pick-up « la tête écrasée comme une pastèque », il sait que tout l’accuse. Alors il décide de s’enfuir, prend quelques affaires et part vers le salt country « je ne me suis pas arrêté de la journée. Je crevais de soif, j’avais des crampes dans les jambes. C’est là que j’ai commencé à penser à Lee. » Parce que c’est pour retrouver Lee que Jaxie s’enfuit. Lee, la seule « avec qui je n’ai pas besoin de jouer les durs ». Mais Lee est aussi sa cousine. Et Jaxie sait qu’il n’est plus le bienvenu depuis que son père les a surpris ensemble. Avant de pouvoir la retrouver, il doit traverser le gold country « l’air était chaud, grouillant de taupins, d’abeilles et de sauterelles », à plusieurs centaines de kilomètres de sa destination.

« Le mieux que j’ai pu attraper ces jours-là, c’est des mouches, et j’ai pas vraiment fait exprès de les avaler. »

Taillé dans le bush

Après deux jours de marche, Jaxie tombe sur une cabane au milieu de tas d’ordures et de cannettes rouillées. Il rencontre également Fintan MacGillis, un prêtre vivant un exil à la suite d’actes dont il ne veut pas parler. Tim Winton introduit un élément contemporain dans son récit atemporel. Ces dernières années, l’Australie a été ébranlée par de nombreux scandales pédophiles au sein de l’Église catholique. Fintan et Jaxie cohabitent pendant quelque temps, mais Tim Winton laisse planer un doute sur l’avenir de ce duo. Il nous rappelle que l’homme reste le pire ennemi de l’homme. Je vous laisse découvrir comment en lisant ce roman envoutant.

Mon avis

Dès les premières lignes, Tim Winton nous plonge dans l’environnement brutal de Jaxie. Le rythme et la tension de son écriture sont au service de cette histoire oppressante. On comprend rapidement que ce jeune narrateur fuit un passé traumatique. Le récit se déroule sous nos yeux, on ne lit plus des mots, on entend ce que Jaxie entend et on voit ce qu’il voit. Tim Winton ne nous laisse pas être un lecteur passif. Il faut observer attentivement ce qu’il montre, car ce sont les silences qui éclairent les actions de Jaxie. Winton ne nous donne pas son point de vue sur la situation, il nous la fait vivre, provoquant en nous une réponse émotionnelle. Les sensations de peur, de soif et de faim de l’ado deviennent les nôtres.

Et ce sont ces émotions qui rendent ce roman inoubliable.

Je voulais aussi souligner le travail remarquable du traducteur. On oublie souvent qu’un roman étranger est « réécrit » en français, et une mauvaise traduction peut rapidement vous faire décrocher. L’auteur de cette traduction n’est nul autre que Jean Esch, le traducteur de Stephen King et de Michael Connelly. Ça vous donne un peu une idée de l’ambiance !

Ma note

À propos de l’auteur

Tim Winton est l’un des auteurs australiens les plus connus et les plus lus à l’étranger. Il a récemment été élu National Living Treasures (Trésor national vivant) par un panel d’Australiens. Il est très engagé dans la protection de l’environnement. Ses romans Respire, Cloudstreet, Dirt Music et Shallow lui ont valu le Miles Franklin Award, un prix littéraire très prestigieux en Australie.


Si vous avez aimé ce titre, vous aimerez sans doute (et inversement) :

Le sillage de l’oubli de Bruce Machart, À contre-courant de Richard Flanagan, Les étoiles s’éteignent à l’aube de Richard Wagamese et Retour au pays de Rose Tremain

Et vous, avez-vous déjà lu un livre de Tim Winton ? Ou tout simplement un roman écrit par un auteur ou une autrice australien·ne ?

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